DÉMARCHE

Dans la démarche de flouter le bord des cadres, des étiquettes et des catégories, je développe depuis 1995 un travail à la croisée des pratiques artistiques (cinéma, danse, théâtre, performance), mixe des matériaux hétérogènes et crée des formes hybrides.
Dans un premier temps, mon intérêt se porte sur la création de personnages muets à travers la recherche d’une silhouette, d’une façon de bouger, une énergie, une attitude, un comportement.


J’oriente ensuite cette esquisse du mouvement vers une danse qui se frotte aux limites, aux déséquilibres, aux directions contradictoires : je tente le geste impossible à réaliser.


L'absurde, le décalage et la dérision participent à mon écriture qui se travaille dans l'urgence afin de privilégier l'expression brute et spontanée.


Avec ces outils, je ré-interprète d’emblématiques références et décortique des genres très codifiés tels que le burlesque du cinéma muet américain (Slapsticks), le mouvement punk (Do It Yourself) ou encore le genre road movie (Road Movie).


Après avoir expérimenté l’usage de caméras et d’images filmées sur le plateau de théâtre en superposant spectacle vivant et manipulation vidéo, je considère que les grands décors de cinéma sont dans la ville ou dans la nature et j’explore le travail in situ via la création de films chorégraphiques.


Dans cette relation entre danse et cinéma, je suis animé par plusieurs directions de travail :


. Comment lier étroitement l’écriture chorégraphique au cadre d’une caméra - comparé au cadre du plateau de théâtre en jouant de leurs similitudes et de leurs différences - ? / Mes premiers travaux filmiques se focalisent sur le plan séquence et le plan fixe.


. Comment filmer l’énergie et le mouvement ? / Viennent s’ajouter au plan fixe des images sans cesse en mouvement captées par une caméra directement manipulée par les performeurs.


. Comment créer du chorégraphique avec les outils du montage ?
Aujourd’hui, et ce depuis ma formation à l’INA en 2013, le montage audiovisuel est au centre de mon activité.


Les notions d’écriture et de composition en montage résonnent fortement avec celles que j’ai pu explorer dans le spectacle vivant. Monter c’est aussi quelque part danser. Les notions de rythme, d’espace et de flux y sont sensiblement les mêmes. Le cinéma est un média de reproduction du mouvement, il est mouvement au même titre que la danse.


Mon travail de monteur pour un.e réalisateur.trice est de tenter de révéler la substantifique moelle de son projet. Au même titre que lorsque je travaille sur un teaser de spectacle pour une compagnie, je cherche à capter l’écriture de la pièce pour la transposer avec les outils du montage.

Si, en 2016, je reprends la réalisation de projets personnels, c’est en allant vers ce que je n’ai pas encore exploré : le documentaire ; le documentaire comme essai, à la frontière du documentaire et du cinéma expérimental : un « documentaire expérimental ». Et si je tends à disparaître lors d’un montage de film de fiction pour viser le montage fluide et transparent de l’école américaine, je veux ici continuer à explorer un montage à logique poétique, une mise en rapport d’éléments à priori disparates, une organisation d’images et de sons fragmentaires en une unité organique. Le fragment, l’hétérogène, la discontinuité et la rupture - que j’ai commencé à mettre en jeu dans mes projets précédents en cherchant à créer du chorégraphique avec les outils du montage - sont des éléments caractéristiques du montage soviétique et, la plupart du temps, du cinéma expérimental et du film-essai. Ils sont aussi, de mon point de vue, ceux qui traduisent la logique de la pensée mais aussi la fracture et la dimension chaotique, instable et précaire du monde contemporain.


Nos émotions, nos pensées ne sont-elles pas toujours comme des allusions inachevées ?

Andreï Tarkovski - Le Temps scellé

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© jean-philippe derail